26.02.2009

La France, les Antilles et les mots

intraitable_beaute_monde.JPGCe qui se joue autour du long mouvement social que connaît la Guadeloupe est dramatique et révélateur.
D’abord par le silence et l’oubli dans lequel a été tenu ce mouvement : par les medias et les hommes politiques, mais aussi par l’opinion publique de la métropole. Autant dans la rue le 29 janvier dernier qu’à l’Elysée le jeudi 5 février. Honte à nous sur cet aveuglement, que ne rachète pas, au contraire, le ballet – dimanche dernier- de leaders politiques de tout poil (à commencer par l’autre escamoteur de mots, tout aussi néfaste, qu’est Olivier Besancenot).


Qu’aujourd’hui tant d’agitation succède à une telle discrétion n’honore personne. Mais un des paroxysmes de la malhonnêteté a été atteint par ceux des hommes politiques de l’obédience majoritaire qui ont voulu en quelque sorte « folkloriser » ce mouvement en le déplaçant du terrain sur lequel entendaient se situer les manifestants et leurs leaders.

Ceux-ci parlaient de vie chère, de problèmes économiques et sociaux. Paradoxe : comme pour détourner l’attention, l’annonce – tardive -  d’états généraux consacrés à la Guadeloupe et à la Martinique fut accompagnée dans la bouche sarkozyenne de l’arrivée surprise de la question de … l’indépendance de la Guadeloupe (et de la Martinique, entre temps elle aussi soulevée par le mouvement de protestation).


Comme à son habitude, hélas, le tsar Nicolas joua cette passe de cape en prenant la pose de « l’homme sans tabou qui a toutes les audaces, y compris de mettre les pieds dans le plat et de parler le langage de la vérité vraie ». Tu parles, Charles ! Tout le monde fut stupéfait semble-t’il par cette irruption d’une question que personne n’avait posée. D’autant que les français de ces deux département antillais se sont récemment prononcés (référendum de 2003) dans un sens qui ne va pas du tout vers un statut différencié de celui des autres départements français (73 % en faveur du maintien des structures actuelles).  Fausse clarté et fausse ouverture, chez Sarkozy !


Nous finissons nous aussi, citoyens de base, par être accoutumés de ce genre de poses gesticulées par notre omni-président. En mettant sur le conflit d’autres mots que ceux employés jusqu’à ce qu’il intervienne, Sarkozy fait une opération sémantique de travestissement.  Il ne ment pas, non : il détourne l’attention comme un vulgaire joueur de bonneteau.

Nous sommes tristement habitués à ces manipulations sémantiques et langagières de la part de Nicolas Sarkozy. Elles révèlent – quoi qu’il en dise – une incapacité à affronter le réel. Incessament répété, ce « procédé » est d’autant plus triste, que nous voyons depuis le 20 janvier aux USA, après le (mauvais) menteur qu’était George W.Bush, un homme qui semble avoir compris la puissance vraie des mots.

C’est à cet homme, Barack Obama, que deux poètes français – Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau – écrivent une « adresse », comme en écrivaient autrefois les gens de plume. « L’intraitable beauté du monde, adresse à Barack Obama » est un texte qui fait du bien. Avec langue nouvelle et mots nouveaux, Chamoiseau et Glissant nous attirent vers le large, vers le vent, vers les lieux de rencontre où l’espoir souffle fort. Ce tout petit livre est un baume enthousiasmant. Œuvre poétique et politique, inextricablement, œuvre politique PARCE QUE poétique.
obama_2008.jpg

Convaincus qu’Obama est un homme « qui a vu », qui a perçu quelque chose, ils ne s’illusionnent pas béatement sur une inerrance, une infaillibilité de cet homme. Ils pensent simplement que le signe est là d’un changement radical.
« Barack Obama est élu président, l’important n’est pas du tout que le monde en appréciera mieux ce pays. L’important est que les Etats-Unis en apprécieront mieux le monde. » (p 35)

Comme tous les vrais textes, cet ample chant de beauté vaut autant par sa puissance inspiratrice, sa capacité de genèse, ce qu’il suscite et éveille, que par ce qu’il délivre de contenu. De contenu, en fait, il n’y en a guère en un sens. Mais que d’outils ! Que de mots, que de strophes, qui sont autant de sésames pour ouvrir notre présent. Il faut lire et écouter comment Chamoiseau et Glissant laissent le mot et la notion de « créolisation » irriguer le texte :

« Nous n’avons pas à dresser face au racisme un contre-racisme ou un modèle de vertueuse racialisation, nous les invalidons par la fréquentation immédiate et sereine d’un autre imaginaire : un imaginaire du pur chatoiement des différences, de leurs chocs, de leurs oppositions, et de leurs alliances, pour commencer. » ( p 32)

Obama habite cette créolisation. Il faut souhaiter que nous aussi, français, puissions oser l’habiter également, aussi bien dans la part de France qui est en Europe que dans celles qui sont aux Antilles et ailleurs.

Vincent Cabanel


L’intraitable beauté du monde
Adresse à Barack Obama
Edouard Glissant – Patrick Chamoiseau
Ed : Galaade - auteur de vue / institut du Tout-Monde
Prix : 8 €

Photo VC : tee-shirt de la campagne électorale de Barack Obama

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