21.02.2009
Intégrisme et sources de l'antisémitisme chrétien
L’évêque intégriste et négationniste Williamson a quelques ennuis en Argentine, semble-t’il. C’est que le temps n’est plus où le général Videla dirigeait ce pays ; le cône Sud de l’Amérique latine a viré démocrate, et les refuges pour extrémistes changent avec le temps.
De bons journalistes, de belles âmes chrétiennes, ont continué à seriner à l’opinion publique plusieurs « vérités » qu’ils aimeraient nous voir gober. Et notamment ces deux-là :
- que le négationnisme de Williamson est isolé dans le mouvement intégriste
- que les intégristes ne sont pas antisémites
- que le pape ignorait tout des positions de Williamson
Tout en reconnaissant la distinction entre négationnisme (de la Shoah et des chambres à gaz) et antisémitisme est intellectuellement légitime, comment ne pas voir que l’antisémitisme fait la litière du négationnisme.
Déjà en 1994, le cardinal Pierre Eyt ....
J’ai déjà écrit que le pape, quand il dit par ses porte-paroles ignorer quelles étaient les positions de Williamson, ment ou se révèle gravement incompétent (les deux hypothèses étant dramatiques, et hélas, non-incompatibles).
Benoît XVI ne pouvait en tout cas ignorer l’antisémitisme foncier du mouvement intégriste, antisémistisme connu et dénoncé par plusieurs et non des moindres depuis belle lurette.
J’en veux pour preuve les écrits d’un cardinal qui fut mon évêque lorsque j’officiais dans le diocèse de Bordeaux.
J’ai retrouvé l’autre jour un texte du cardinal Pierre Eyt, (aujourd’hui décédé), archevêque de Bordeaux de 1989 à 2001.
Le 13 juin 1994, Mgr Pierre Eyt, cardinal-archevêque de Bordeaux, prononçait une conférence sur le procès de Jésus. Conférence publique devant l’association des Amis du Musée d’Aquitaine (rien de bien gauchiste, on en conviendra)
Eyt y évoque naturellement les questions historiques portant sur les implications des différents acteurs : les prêtres du Sanhédrin (autorités juives de Jérusalem), le procurateur romain Ponce Pilate.
A la rentrée, le cardinal Eyt prend la plume dans « l’Aquitaine » (c’est le bulletin hebdomadaire « officiel » du diocèse) pour se justifier de sa position lors de cette conférence, et ce sur deux pages serrées. (l’Aquitaine 1994 pp 429 – 430 (num du 23 sept 94). Pareille attitude était rare voire exceptionnelle chez un homme mesuré comme l’était ce béarnais de cardinal.
Sud Ouest, vénérable quotidien de Gironde et d’ailleurs, avait donné un compte-rendu de la conférence cardinalice.
Et cet article de Sud Ouest avait suscité une volée de bois vert sur le cardinal… qui a tenu bon, en bon béarnais ! Il assume, ne se défausse pas sur les medias, persiste et signe !
« La relation (i.e. le compte-rendu de Sud Ouest) ne pouvait, à l’évidence, ressaisir tous les aspects de l’argumentation. En outre un intertitre « Pilate seul responsable » simplifiait inévitablement ma position. Il n’en a pas fallu davantage pour que (…) s’enflamment avec passion quelques feuilles intégristes. Leur obsession de faire porter au peuple juif l’entière responsabilité et la culpabilité totale de la condamnation, du supplice et de la mort de Jésus s’y manifeste sans aucune équivoque. L’outrance de ces positions montre bien l’antisémitisme foncier de ces personnes et des groupes qui s’expriment dans de telles publications. Je ne parle pas non plus de quelques lettres particulièreent agressives qui me sont parvenues. L’une d’elle a été publiée dans le courrier des lecteurs de SO du 6 juillet. Elle a, à bon droit, provoqué une déclaration de Monsieur le Grand Rabbin de bordeaux rappelant entre autres données historiques que la crucifixion n’est pas un supplice juif mais romain. Ainsi « l’accusation de « peuple déicide » … a été des plus terribles au cours des siècles pour le peuple juif et l’est d’autant plus aujourd’hui devant la résurgence de l’antisémitisme, du racisme et de la xénophobie. » (SO 12 juillet 1994)
Eyt va ensuite redire très clairement, en s’appuyant sur les données des experts, qu’il y a eu deux procès qui ne se confondent pas et que le procès juf ne pouvait pas prononcer la condamnation à mort. Il conclut : la responsabilité personnelle du magistrat romain (Pilate) est entière. C’est lui qui envoie Jésus aux bourreaux.
Eyt fait également référence dans son texte à Nostra Aetate (N°4). Ce document est la déclaration du Concile Vatican II, dans lequel le Concile reconnaît tout ce que l’Eglise et le christianisme doivent au judaïsme et aux juifs, reconnaît la valeur spirituelle du judaïsme, l’amour de Dieu pour le peuple juif, « sans repentance », c'est-à-dire inchangé, même après la venue du Christ Jésus, ce que contestent précisément les intégristes.
Le cardinal enfin fait face franchement aux sources de l’antisémitisme chrétien : certes il y avait déjà de l’antisémistisme dans le monde romain avant les chrétiens mais il ya eu très tôt chez les chrétiens tendance à accentuer la responsabilité des juifs (de l’époque) dans la mort de Jésus et à atténuer celle des Romains : « nous sommes là aux sources de l’antisémitisme chrétien ». Eyt va en somme plus loin que le Concile dans son article. Le fait qu’il cite l’intervention du Grand Rabbin comme étant faite « à bon droit » dit clairement aussi de quel côté il se place.
Eyt au moins était clair et lucide sur l’antisémitisme foncier des activistes de l’intégrisme. Nul doute, dans mon esprit, que Ratzinger (comme l’appelait familèrement Eyt qui le connaissait bien) ne haïsse également l’antisémitisme. Le drame est qu’il ait pu sous estimer ainsi la force de cet antisémitisme dans le mouvement intégriste. Aveuglement, faiblesse, débilité intellectuelle d’un vieillard (né en 1927, le pape a 81 ans) qui ferait mieux de démissionner, mais qui ne le fera jamais.

Je me demande comment réagirait le cardinal Eyt s’il voyait que peu de temps après sa mort, en janvier 2002 le maire de Bordeaux, Alain Juppé a attribué aux intégristes (fraternité Saint Pie X) une église pour le culte en plein cœur de Bordeaux, l’église St Eloi située auprès de la grosse cloche. L’abbé Laguerie, thuriféraire occasionnel de l’extrême droite, a pu triompher. Les décisions judicaires (déc 2002, avril 2004) désavouant l’acte d’Alain Juppé n’ont bien sûr jamais été mises en œuvre, comme ce fut le cas aussi à St Nicolas du Chardonnet (Paris Vè) qui avait été pris d’assaut comme une place forte, par la violence, par les séides de Mgr Lefebvre. Et les intégristes de St Eloi, blanchis par l’instauration de l’Institut du Bon Pasteur ont pu réintégrer l’Eglise catholique en triomphant tranquillement : ils on tout obtenu sans rien céder.
Et voilà ce qui fait (11 juillet 2008) que Dieudonné a pu faire baptiser son enfant par le même abbé Laguerie dans cette église Saint Eloi en lui donnant comme parrain Jean-Marie Le Pen. Triste détail de l’histoire. La boucle est bouclée. Négationnisme, te revoilà. Il ne manque plus que Faurisson.
Cardinal Eyt, où êtes-vous ?
Vincent Cabanel
15:52 Publié dans Politique, Religion | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : williamson, pierre eyt, bordeaux, saint eloi, st eloi, intégrisme, négationnisme




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Commentaires
Bonsoir Monsieur l'Abbé, Votre article de ce jour est encore une fois passionnant. Cependant, vous en conviendrez certainement, vous êtes un peu excessif en ce qui concerne l'excellent Abbé Laguérie. Vous brandissez l'étendard de "l'extréme droite" et vous rapportez le coup médiatique de l'affaire du baptéme de mademoille Dieudonné.... Assidu des sermons de cet abbé, je vous garantis qu'ils ne sont en rien teintés de ce que vous dites, d'antisémitisme ou de négationisme. Je ne comprends pas pourquoi vous vous déchainez ainsi sur ce curé qui a le mérite de faire revivre une paroisse et de contenter une foule de fidéles dont l'eclectisme social montre bien que nous ne sommes absolument pas avec les même personnes que l'on peut trouver à St Nicolas du Chardonnet. En outre, je suis sur que vous vous entendriez trés bien - intellectuellement, j'entends - avec cet abbé Laguérie dont le raffinnement intellectuel et la culture sont finalement semblables aux vôtres. Ne vous est-il jamais arrivé de cotoyer et d'aimer fraternellement des prêtres ou des religieux ayant participé à cette Fraternité Lefevriste ? Je suis bien certain que parmi vos amis, certains ont dû vivre leur foi en latin, dos aux fidéles et couverts de dentelles sur fond noir!!! Je voudrais juste ne pas vous savoir si sectaire : vous êtes d'accord que l'Eglise est une somme de fidèles qui ne pensent pas tous de la m^meme façon. Pourquoi devrait-il n'y avoir qu'une seule liturgie ? Surtout quand le choix d'un concile ou de je ne sais quel synode aboutit à censurer tous les beaux chants en latin pour les remplacer par des truks ignobles (je sais de quoi je parle, j'ai 40 ans et j'ai été élevé dans cette 2glise qui avait perdu tout son faste et tous ses ornements!!!). Vous êtes catholique, ne croyez-vous pas que ces derniéres années ont voulu rivaliser avec la liturgie des lutheriens ou des calvinistes dans son dépouillement ? Je trouve cela dommage et je suis content de voir réapparaitre chorale, fleurs, enfants de choeurs en rouge, adolescents en noir, des curés chamarés.... et je vous assure, je ne suis pas d'extréme droite, l'antisémitisme et tous ces truks me font horreur.
Enfin, pour ce qui concerne Dieudonné, Le Pen et l'abbé Laguérie, ils ont voulu, en se rassemeblant, montrer que la France était au main d'un groupe qui avait imposé le "politiquement correct" qu'eux même combattent. Ils sont chacun des contre-pouvoir trés respectables et heureux dans la démocratie que vous semblez plébiscioter à chaque article !
À trés bientôt Monsieur l'Abbé le plaisir de vous lire. Je suis avec plaisir vos commentaires de lectures et partage aveec vous ces textes souvent plaisants.
Bien à vous.
Ecrit par : c | 25.02.2009
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