16.02.2009

"Comme ils disent.." : deux façons d'en parler

Vous avez vu Rainman ? Vous savez, ce film dans lequel Dustin Hoffman joue le rôle d'un autiste surdoué, frère de Tom Cruise. Voilà, vous y êtes.

Daniel Tammet est un de ces surdoués de la mémoire et des chiffres. Atteint d'une forme d'autisme, ce garçon s'en est sorti admirablement bien et publie des livres.

Le JT de 20 h de France 2 lui consacre un portrait le 6 février dernier. Le portrait est intéressant, attachant (petite musique douce pour l'émotion). Le mystère des chiffres, les arcanes de la mémoire son toujours fascinants. Fin du portrait, (à 3 ' 10 '' dans la video suivante), la journaliste est attablée avec Daniel Tammet dans un café. Il parle , il dit  : "je gagne, je gagne ma liberté, le pouvoir d'être moi-même". Un garçon est attablé également. Je me dis : "bon, le reportage nous le montre maintenant dans la vie quotidienne, avec des amis. Insistance journalistique sur sa normalité, c'est classique." Et puis pendant que la caméra zoome sur le visage de Daniel Tammet, mettant ainsi en valeur ses paroles sur sa liberté gagnée, je regarde le visage du (charmant) garçon à ses côtés. Ses yeus fixent Daniel et son visage est souriant, légérement penché, attentif et ... une lueur dans le regard, quelque chose. Puis changement de plan : avec le téléobjectif, la caméra saisit Daniel de façon à l'isoler marchant parmi les passants dans un parc, lui et le même garçon qui marche à ses côtés.

La journaliste commente : "Désormais, il (Daniel Tammet) savoure avec son compagnon ces émotions nouvelles, qui l'aident à vivre, pas forcément comme les autres, mais simplement parmi eux." La phrase vient de clore le reportage.

En un mot, très discret - "avec son compagnon", tout est dit de façon très simple. Il s'agit d'une relation amoureuse sans doute, d'une vie à deux, qui les regarde et eux seuls. ç'aurait pu être une personne de l'autre sexe, la phrase pouvait être construite à l'identique, seul le genre d'un substantif et d'un pronom ("sa compagne") auraient été changés.

J'ai trouvé très jolie cette manière de dire.

Curieux comme je le suis, j'ai fait une recherche rapide sur YouTube qui m'a permis de savoir que Daniel Tammet - dont j'ignorais tout auparavant - était déjà passé "chez Ruquier" (comme on dit)(émission du 30 juin 2007). Et là aussi il fut question de la vie privée de Daniel. Mais les mots n'étaient pas les mêmes. Regardez : le passage clé va de 3'50"" à 4'20"".

Et oui Eric Naulleau y va avec de gentils gros sabots. "Comme d'hab !". Rien de méchant, rien d'homophobe.

Juste le ton . Déplaisant. Compassionnel. (alors que l'invité n'a pas vraiment l'air d'avoir besoin de compassion) "... C'est d'abord l'attitude de vos parents ...ils vout ont soutenus tout le temps... dans la révélation de cette première différence (l'autisme) ... on peut dire aussi dans la révélation d'une (légère hésitation) différence tout autre qui n'a pas de rapport, votre homosexualité,(légère accélération du débit)...."

Et oui, c'est moins fin, il y va carrément. Allez ne crions pas au loup. Il y a 40 ans l'homosexualité était considérée par quasi tout le monde comme une maladie, au même titre que l'autisme. Beaucoup sur la planète le pensent encore, quand ce n'est pas pire. Naulleau est au bord du trash, il n'y tombe pas, en bon équilibriste. Il est payé pour ça.

Pourtant Daniel Tammet, avait lui-même quelques minutes auparavant parlé de sa vie affective, mais autrement : c'est au tout début de cet extrait video de l'émission : il dit simplement "Et quand j'ai (je suis) tombé amoureux, c'était très important pour moi". Le fil aurait pu être suivi, avec délicatesse. Pas question.

La façon d'en parler n'est pas neutre : dans un cas il s'agit d'une assignation d'étiquette par un tiers (Naulleau en l'occurence)  : "vous êtes homosexuel"; dans l'autre il s'agit de la façon dont la personne (Daniel Tammet) parle d'elle même.

Homosexuel : mot forgé par la médecine hygiéniste de la fin du XIXe siècle. Monstre étymologique que ce mot qui mélange racines grecque (homo = même) et latine (sexuel). Mot médicalisé, centré sur la sexualité.

Parler de l'intime n'est jamais facile. Je préfère infiniment la façon de s'exprimer choisie par la journaliste de France 2. Mais je parie qu'elle moins payée que Naulleau.

Vincent Cabanel

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