10.10.2008
La Bible, mon grand-père et le vicaire.
Le pape actuel dit des choses très justes sur la Bible, mais "il" (en tant que pape) a la mémoire courte.... et j'aimerais lui raconter une petite histoire arrivée à mon grand-père, qui m'en parlait, 50 ans après, avec un énervement encore vivace à l'encontre d'un certain vicaire de sa paroisse parisienne, au retour de la guerre de 14-18.
Un synode des évêques de l'Eglise catholique se déroule actuellement à Rome du 5 au 26 octobre 2008.
Son thème est « La Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l'Eglise ».
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Il est vraisemblable qu'une encyclique du pape viendra conclure ce synode. L'enjeu est celui des "règles d'interprétation" de la parole de Dieu et des textes de la Bible dans l'Eglise catholique. Dans son remarquable discours du collège des Bernardins, à Paris, le 12 septembre dernier, Benoit XVI fait une synthèse rapide et très claire de la doctrine actuelle de l'Eglise sur l'Ecriture sainte : il souligne "que la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine, à travers des paroles humaines." Une conclusion s'impose imémdiatement : "l'Ecriture a besoin de l'interprétation, et elle a besoin de la communauté où elle s'est formée." Cela condamne tout "littéralisme".
Le "littéralisme" est l'attitude qui consiste à prendre la Bible "au pied de la lettre", et à refuser toute "interprétation" comme étant une trahison. En fait le littéralisme lui-meme pose des problèmes, parce que la Bible - qui est une collection de livres, et non pas un seul livre, d'un seul auteur - contient de nombreux passages obscurs, n'a pas été écrite en anglais ou en français, présente des difficultés de traduction, des variantes pour un même passage, et des contradictions entre passages de différents livres ou d'un même livre. Bref, le - ou plutôt LES - littéralismes reposent eux aussi in fine sur des règles d'interprétation.
Je préfère parler de "littéralisme", mais je vise bien ce qu'on appelle souvent le "fondamentalisme". Sur cette question, j'adhère entièrement à ce que dit Benoit XVI dans ce discours des Bernardins :
"elle (la Bible) exclut tout ce qu’on appelle aujourd’hui « fondamentalisme ». La Parole de Dieu, en effet, n’est jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte."
Benoît XVI connaît et sait utiliser la méthode d'interprétation dite "historico-critique". Cette méthodologie scientifique est largement enseignée dans les séminaires et les facultés de théologie : c'est celle qui m'a formée depuis mes lectures au temps du lycée et des groupes d'étude de l'aumônerie étudiante jusqu'à mes études au séminaire de Poitiers et à l'Institut Catholique de Paris.
Alors ? pas de problème ?
Eh bien si quand même !
En 1920, le pape de l'époque, Benoît XV, a fait paraître une encyclique sur l'interprétation des saintes Ecritures : "Spiritus paraclitus". Il y encourageait les fidèles catholiques à mieux connaître la Bible et à la lire eux-mêmes. Tout un mouvement dans l'Eglise catholique avait lancé un renouveau des études bibliques - qui étaient jusque là surtout le fait des savants protestants, notamment allemands. L'école biblique de Jérusalem fondée en 1890 par le père dominicain Albert Lagrange a été le fer de lance de ce renouveau. Une des traductions de la Bible en français parmi les plus connues et utilisées porte ce nom parec que produite par les spécialistes de cette école biblique: "La Bible de Jérusalem".
Très bien ! alors pas de problème ?
Eh bien si quand même !
Dans le début de ces mêmes années 1920, mes grands parents maternels venaient de se marier. ils habitaient le XIIIe arrondissement de Paris, dans la paroisse St Hippolyte. Ce n'était pas le "chinatown" que nous connaissons maintenant à l'ombre de grandes tours mornes. C'était un quartier populaire, pas loin de "la zone" dans les anciennes "fortifs", et les usines Panhard jouxtaient le mur du petit jardin de mes grands-parents. Est-ce suite à un sermon en chaire d'un prêtre de la paroisse, sermon lui-même inspiré par l'encyclique de Benoît XV, que mon grand-père a voulu se mettre à la lecture de la Bible, et a acheté une Bible sur un marché du quartier ? Quand un des vicaires de la paroisse est venu visiter ce jeune couple qu'ils étaient alors, lors d'une de ses tournées coutumières, mon grand-père, tout fier, a montré la Bible en question à l'abbé. Réaction brutale ! Celui-ci s'est exclamé, horrifié : "Mais, c'est très dangereux, vous n'avez pas le droit d'avoir ce livre chez vous !". Il s'agissait en effet d'une traduction .... protestante de la Bible ! Donc sans les annotations validées et estampillées par les autorités écclésiastiques catholiques, et avec des traductions "suspectes" (qui n'allaient pas dans le sens des interprétations "officielles"). La doctrine "hérétique" des protestants menaçait ce paisible jeune foyer catholique ! Vade retro, Luther et Calvin !
Mon grand-père hochait la tête en me racontant l'histoire : "Eh bien, figure-toi qu'il l'a emportée avec lui, sans qu'on ose protester; c'était la mienne, pourtant."
Eh oui ! la traduction même de la Bible était objet de discorde et de guerre entre protestants et catholiques. Et l'encyclique de Benoît XV n'avait rien changé aux suspicions qui règnaient dans l'Eglise catholique envers les chercheurs en sciences bibliques, linguistes et historiens. Les condamnations anti-modernistes que Pie X avaient formulées en 1907 dans le décret Lamentabili sane exitu étaient toujours de mise : l'exégèse historico-critique était étroitement surveillée, et même le révérend père Lagrange avait eu des difficultés.
L'Eglise catholique maintenait mordicus que Moïse était l'auteur des 5 premiers livres de la Bible, et tant pis pour la contradiction que Spinoza avait déjà relevée quatre siècles avant : "mais alors comment Moïse a t-il fait pour raconter sa propre mort ?"
En 1943, Pie XII a publié une autre encyclique sur la Bible : Divino Afflante Spiritu. Les progrès de la science biblique et historique y étaient davantage reconnus mais le serment antimoderniste imposé aux prêtres ne fut abrogé qu'en 1967, après une autre évolution marquée par la Constitution Dogmatique Dei Verbum promulguée par le concile Vatican II.
Bref : une lente évolution s'est effectivement produite et le magistère de l'Eglise catholique a fini par admettre et enseigner des résultats scientifiques, des données, des éléments, des conclusions, des méthodes ... qu'il a condamnés, pourchassés, combattus pendant des dizaines d'années.
Alors, pas de problème ?
Eh bien si quand même !
En effet, l'Eglise catholique ne reconnait jamais qu'elle a changé. Il est bien dommage qu'elle fasse le silence sur cette évolution fantastique de sa doctrine malgré ce qu'elle en dit. En un siècle, de 1907 à 2008, l'Eglise catholique a retourné sa veste. La doctrine de l'Eglise catholique change, évolue, se contredit.... mais l'Eglise fait comme s'il n'en était rien et affirme au contraire qu'elle ne saurait se tromper, errer, ...
Vincent Cabanel
12:59 Publié dans Histoire, Religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pape, synode, bible, interprétation, église, catholique, christianisme




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