01.10.2008
Police des moeurs au Vatican
La chasse aux moeurs continue au Saint Siège : le Vatican vient de refuser d'agréer l'ambassadeur que la France souhaitait nommer. Motif : ce monsieur est homosexuel, n'en fait pas mystère et est de surcroît pacsé (sources La Croix et Têtu.com). Horresco referens !*
Les relations du Saint Siège et de la République n'ont donc pas fini de faire les beaux jours de l'actualité.
Ce cas n'est pas isolé : le Saint Siège a également imposé ses critères en matières de moeurs en refusant d'agréer le candidat présenté par l'Argentine (c'est un divorcé vivant avec une autre femme)
La Croix écrit :
"Le Saint-Siège est sans doute aujourd’hui le seul État à poser des critères qui concernent la vie personnelle du candidat. Cela tient à sa spécificité : pour lui le comportement moral de la personne entre en ligne de jeu. Au Vatican, on explique qu’un pays considéré de tradition catholique ne peut se faire représenter par un ambassadeur, baptisé, mais dont la vie serait à l’encontre des valeurs prônées par le pape."
(c'est moi qui souligne)
J'avoue, malgré ma longue expérience de l'Eglise catholique, en rester "sur le cul" (excusez ma vulgarité). Bien évidemment si l'ambassadeur proposé avait été une "honteuse" (un homosexuel n'assumant pas publiquement son homosexualité, même si celle-ci avait été connue officieusement par "radio-moquette" ou "radio-sacristie" - qui existe bel et bien, j'en fus témoin) il n'y aurait eu aucun problème. De célèbres exemples pourraient être cités.* L'hypocrisie que l'on voit ainsi à l'oeuvre est-elle différente de celle de certains princes musulmans, qui prononcent des condamnations verbales et judiciaires très dures contre des "pécheurs" pour cause d'alcool, de sexe ou autre, mais qui s'encanaillent joyeusement eux-mêmes dès qu'ils ne sont plus en terre d'Islam ou dans la lumière de l'espace public ?
Le Saint Siège - qui se revendique Etat - est donc le seul état d'Europe de l'Ouest à mettre en oeuvre des discriminations de plus en plus condamnées par le droit européen : cela est-il tolérable pour la société européenne que nous édifions ? Cette capitulation devant les exigences du Saint Siège posera - à terme - un problème aux responsables politiques. Ces exigences sont en effet comparables à celles que posent des états islamiques (intégrant la dimension religieuse comme élément constitutionnel) et qui constituent des restrictions aux libertés individuelles les plus élémentaires, voire des atteintes aux droits de l'homme (et de la femme). Le conflit entre la société civile et les religions, pour permettre l'émergence de normes de droits universelles indépendantes des convictions religieuses individuelles et des traditions religieuses, a toutes les chances de se développer sur de nouveaux fronts dans les années qui viennent. Le chantier de la laïcité devra sans doute être pensé à une échelle plus large que la seule échelle nationale française : l'Europe bien sûr, mais plus largement l'ONU. La limitation des prétentions des religions à imposer leurs normes dans l'espace public est un chantier ouvert.
Hélas, ce comportement du Vatican n'a rien d'étonnant : il s'inscrit dans la logique de la montée de la lutte menée par l'Eglise catholique depuis 1975 contre l'acceptation de l'homosexualité assumée, acceptée, socialisée et potentiellement heureuse. S'il est simplificateur de dire que le Vatican hait les homosexuels, il est juste de dire qu'il ne les aime que cachés ou/et hypocrites et de préférence "souffrants" (moralement) de leur condition soi-disant "déficiente". Cette "affection" doucereuse, paternaliste, condescendante, ... me paraît presque plus grave qu'une bonne et franche haine, qui aurait au moins le mérite de la clarté. On en resterait à la condamnation prononcée dans le Lévitique (4ème livre de la Bible : Lv 18, 22) et à la sentence qui la suit (Lv 18, 29)*
Deuxième remarque : le comportement moral non-conforme dont il s'agit est encore une fois du domaine de la morale sexuelle et familiale. Le Vatican a "béni" Pinochet le dictateur criminel, et n'a jamais refusé un ambassadeur qui aurait été dans son pays un acteur ou un complice d'atteintes graves aux personnes humaines (tortures, abus de biens sociaux, .....). Les critères de morale politique et économique n'ont jamais été évoqués avec la même vigueur que pour les questions sexuelles et matrimoniales. Je serai très curieux d'examiner de près le curriculum vitae de tous les ambasssadeurs près du Saint Siège dans les quarante dernières années (donc sans même remonter à la période du nazisme et des fascismes européens) : parmi les diplomates venant des dictatures florissantes en Amérique latine dans les années 1970 - 1980 (Argentine, Chili, Paraguay,etc...), il m'étonnerait fort que tous aient été aussi blancs que la blanche colombe....
Enfin, et ce n'est pas le moins grave. Si la citation de La Croix reflète bien la pensée et l'expression du Vatican, la conception de "pays considéré de tradition catholique" est inacceptable. Lier ainsi la religion à un pays ou à une terre, c'est être dans la même logique que ceux des musulmans qui parlent de "terre d'Islam". C'est la base de la justification de violences potentielles, d'intolérances, de discriminations. Si un lien entre une religion et un pays, un teritoire, est utilisé comme prémisse d'une pensée, cette pensée va considérer qu'il y a des habitants de plein droit, parce qu'ils sont issus de la-dite tradition religieuse (même s'ils n'en sont pas pleinement observants), et des habitants de seconde zone : ceux qui ne sont pas de cette tradition religieuse. C'est ainsi que les guerres de religion ensanglantèrent la France et l'Europe, c'est ainsi que furent discriminés et persécutés les juifs, les protestants.
L'article de La Croix tente sur la fin, de façon assez lénifiante, de disculper le Vatican en faisant porter une partie de la responsabilité de la vacance du siège d'ambassadeur de France auprès du Saint Siège sur le gouvernement français : même si la Croix n'a pas complètement tort en ce qui concerne la légéreté de la gouvernance française en la matière, je considère sans hésiter que la faute morale lourde incombe au Vatican qui pose des exigences devant lesquelles le gouvernement de la République devrait élever les protestations qui s'imposent, afin de garder son honneur, d'affirmer les valeurs qu'il a la charge de défendre, et de résister aux tentatives inadmissibles de Rome d'instaurer une police des moeurs.
Si le Vatican veut être un état, qu'il se comporte comme tel dans le concert des nations civilisées. Si non, qu'il se retranche derrière ses murs, et change de statut.
Vincent Cabanel
Notes :
- Dois-je citer le nom d'un nonce que j'ai entendu de mes propres oreilles un soir, fort tard, se plaindre à un charmant jeune homme de bonne société, d'une voix douce et quasi langoureuse : "Mais, Antoine, vous me négligez ...." (j'ai bien évidemment changé le prénom, nous étions en 1993).
- Horresco referens : j'en frémis en le racontant
- "Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme. C'est une abomination." (Lv 18,22)
"Oui, quiconque commet l'une de ces abominations, quelle qu'elle soit, tous les êtres qui les commettent, ceux-là seront retranchés de leur peuple." (Lv 18,29)
(traduction Bible de Jérusalem) - Les illustrations sont extraites de la série bande dessinée "Le Janitor" F.Boucq et Y.Sente - Dargaud
11:38 Publié dans Laïcité, Monde Gay, Politique, Religion | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ambassadeur, saint-siege, homosexualité, pape, laicité, eglise, catholique





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