16.09.2008
Sarkozy prêche devant le Pape à l'Elysée
(Discours de N.Sarkozy - Accueil du pape - Elysée - 12 sept 2008)
Après la subtilité et la finesse du discours pontifical, la lecture de l'intervention de Nicolas Sarkozy (qui a parlé le premier) procure un certain repos intellectuel, mais surtout l'agacement de voir un cancre persister dans des erreurs qui lui furent indiquées, parfois la franche hilarité et souvent l'effarement devant les énormités prodiguées.
Commençons : qui parle avec ces mots ?
"Ils sont le visage d’une Eglise de France diverse, moderne, qui veut mettre toute son énergie au service de sa foi."
Eh bien ce thuriféraire de l'Eglise de France n'est autre que le vingt-troisième président de la République Française.
Et de présenter au Pape l'auditoire qui est rassemblé dans la salle des fêtes de l'Elysée par catégorie d'opinions religieuses, alors que lui-même, Président d'une République laïque (article 1er dela Constitution) n'a pas , ès qualités à en connaître. Il nomme ainsi successivement :
- les catholiques
- les représentants des autres religions et traditions philosophiques
- beaucoup de français agnostiques ou non-croyants
1./ "Je veux ... adresser aux catholiques de France tous mes voeux ..."
"J’ai souhaité que soient présents dans cette salle un certain nombre d’entre eux..."
2./ "Sont également présents dans cette salle, et je les en remercie, les représentants des autres religions et traditions philosophiques,
3./ et beaucoup de Français agnostiques ou non croyants, eux aussi engagés pour le bien commun."
Edvige est déjà passée par là ? Comment se fait-il que le Président présente ainsi une assemblée de françaises et de français à un leader religieux ? Il n'est pas président de la Conférence des Evêques de France, que je sache ? Procéder ainsi, c'est créer soi-même le communautarisme. Pour mieux en dénoncer les dangers après ? Sarkozy n'a jamais été à une contradiction près, mais quand même...
A quatre reprises, Nicolas Sarkozy martèle l'expression "laïcité positive".
Empruntant le même chemin que le Pape, il part du dialogue de la foi et la raison, pour dire que "la démocratie ne doit pas se couper de la raison" avant de passer sans crier gare, sans transition réellement logique, à une sorte d'évidence amenée par un "Aussi..." dont on se demande sur quoi il repose... à part ce qui a été dit du cheminement intellectuel du "Très Saint Père"...."Aussi est-il légitime pour la démocratie et respectueux de la laïcité de dialoguer avec les religions. "
C'est le passage clé du discours. La version prononcée diffère légèrement de la version écrite : les ajouts oraux sont en couleur.
"... Ce serait une folie de nous en priver, tout simplement une faute contre la culture et contre la pensée. C’est pourquoi j’en appelle une nouvelle fois à une laïcité positive : une laïcité qui respecte, rassemble, qui dialogue, et pas une laïcité qui exclut ou qui dénonce. En cette époque où le doute, le repli sur soi mettent nos démocraties au défi de répondre aux problèmes de notre temps, la laïcité positive offre à nos consciences la possibilité d’échanger, par-delà les croyances et les rites, sur le sens que nous voulons donner à nos existences, la quête de sens. La France a engagé, avec l’Europe, une réflexion sur la moralisation du capitalisme financier. Mais la croissance économique elle n’a pas de sens, aucun sens, si elle est sa propre finalité. Consommer pour consommer, croître pour croître n’a aucun sens. Seuls l’amélioration de la situation du plus grand nombre et l’épanouissement de la personne en constituent ses buts légitimes. Mais cet enseignement, Très Saint Père, il qui est au coeur de ce que j’appellerais je me permets d'appeler la doctrine sociale de l’Église, est en parfaite résonance avec les enjeux de l’économie contemporaine mondialisée. Notre devoir est donc d’entendre ce que vous avez à nous dire sur cette question.
La laïcité positive selon Sarkozy débouche donc sur un devoir d'écoute pour la République Française. Qu'il soit intéressant d'écouter ce que disent les traditions religieuses et philoophiques, certes. La République dispose déjà du Comité Consultatif National d'Ethique CCNE), qui permet d'élaborer des recommandations éthiques dans un cadre qui peut s'apparenter à ce que Jürgen Habermas appellait "une éthique de la communication", c'est à dire une éthique qui s'élabore dans le débat.
On peut d'ailleurs se demander pourquoi ce CCNE, créé en 1983, n'a jamais été mentionné au cours de ce voyage ?
Et qui décide in fine ? Le flou sarkozien est ici inquiétant :
"C’est pourquoi elles ne peuvent pas rester l’affaire des seuls experts. La responsabilité du politique est d’organiser le cadre propre à cette réflexion."
Tout en dépréciant les experts, le Président passe complètement sous silence le rôle décisionnaire du Politique. Selon notre Consitution, le Parlement légifère au nom du peuple. La Justice dit le droit. Le pouvoir exécutif désigné par les processus démocratiques conduit la politque. Qui d 'autre a la souveraineté en France, sinon le peuple ? La responsabilité politique n'est pas seulement d'organiser le cadre du débat démocratique. D'où mon inquiétude devant ce "blanc" soudain !
Il faut souligner l'inquiétante propension de Sarkozy à la prédication . Le voici qui se réclame de la doctrine sociale de l'Eglise, se préoccupe de la quête de sens (deux ajouts du mot "sens" dans le discours oral), se met à exhorter son bon peuple sur le thème : notre devoir est de vous écouter Très Saint Père, vous allez nous apporter un supplément d'âme ! ( "Dieu sait que nos sociétés, Très Saint-Père, ont besoin de dialogue, de tolérance, de respect, de calme. Eh bien, vous nous donnez une chance, un souffle, une dimension supplémentaire à ce débat public.." Si Dieu le sait ... Bien évidemment, il s'agit d'une expression courante, mais quand même ... faut-il en rire ou en pleurer ? ) Et vive l"Eglise parce que "La dignité humaine, l’Eglise ne cesse de la proclamer et de la défendre." Sans oublier Lourdes dont il parle avec les accents d'un pélerin: "On y vient souvent chercher une guérison du corps, on en revient avec une guérison de l’âme et du coeur." Et de s'inquiéter du relativisme (là, il a copié sur Benoît, c'est pas possible) tel un docteur de l'Eglise : "... à l’heure où le relativisme exerce une séduction croissante, où la possibilité même de connaître et de partager une certaine part de la vérité estmise en doute,...." ..... N'en jetez plus, il ne manque plus que l'invitation à la prière !
Après quoi, le petit Nicolas s'applique dans son discours à montrer au "Très Saint Père" qu'il est un bon élève, que sa politique est toute entière inspirée par le souci de la dignité humaine, depuis le revenu de solidarité active jusqu'à "la délicate question de l'immigration" (Tiens ! des évêques français ont pourtant bien exprimé leurs réticences sur plusieurs aspects de cette politique, de même que de nombreux responsables associatifs catholiques et protestants. Mais la vergogne n'étouffe pas notre immodeste omniprésident).... Son suivisme pontifical lui fait dire des énormités en politique étrangère :
"C’est pourquoi, à la suite de votre entretien avec le roi d’Arabie Saoudite, ..., je me suis rendu à Riyad ..." A lire tel quel on peut comprendre que le Président Sarkozy est allé à Riyad pour compléter ou pour imiter la visite du Pape. Ce n'est plus un fayot, c'est un cassoulet complet !
Et pourquoi est-il allé à Riyad, notre Saint Nicolas ? " ...pour insister sur ce que les religions ont en commun, qui est en vérité beaucoup plus grand que ce qui les divise."
Et voilà la religion civile qui arrive enfin, invitée surprise de la fin du discours. Religion civile, comme aux USA, dont Nico aimerait tant imiter le modèle. "Les principaux articles de la morale naturelle constituent le fond des religions positives." (Portalis, à propos de la religion civile américaine, cité par Baubérot *)
Mais est-ce cela que nous voulons ? Nicolas Sarkozy se prend il pour un nouveau Malraux en déclarant :
"Le dialogue avec et entre les religions est un enjeu majeur du siècle naissant."
Si je peux être en gros en accord avec lui sur le fond de cette assertion , je ne suis pas sûr qu'il soit dans son rôle en se lançant ainsi sur cette voie. Car le boute-feu du Latran joue avec de la matière hautement inflammable. Sait-il ce qu'il dit en déclarant encore : "Oui, je respecte les religions, toutes les religions." Car personne ne sait définir la différence entre une secte et une religion par exemple. le respect sarkozien s'étend-il à la scientologie ? aux témoins de Jéhovah, aux raéliens ? aux mouvements religieux présentant des dérives sectaires ? (Opus Dei, ....)
On l'aura compris : selon moi, Sarkozy persiste et signe. Il en remet une couche après le discours du Latran. Toujours dans le même sens. Inquiétant.
Vincent Cabanel
Notes :
Thuriféraire : le clerc qui manie l'encensoir, dans les cérémonies catholiques (dictionnaire Lexis - Larousse)
Une curiosité - parmi d'autres - dans son discours : pouquoi éprouve t'il le besoin de dire "ce que j'appellerais la doctrine sociale de l'Eglise", puisque c'est l'appellation officielle.
Autre détail : dans le prononcé de son disours, dont fait foi la video TV , Nicolas S. a truffé son discours de "Très Saint Père" supplémentaires, rajoutés à ceux qui sont dans le texte écrit (et diffusé aux journalistes). Pas moins de deux par paragraphe à certains moments. Est-ce parce que Benoît XVI et son propre père (avec lequel, on le sait, le rapport n'est pas simple) sont quasiment de la même année (1927 et 1928) ? Un tic de langage habituel chez Sarkozy : hypertrophie chez lui de la fonction phatique du langage ("maintenir le contact", comme un simple "Allo") ? La trace en tout cas d'une jouissance qui se contient difficilement. Le "petit père de toute la France" semble très déçu que dans cette "communion" élyséenne manquent les représentants de l'opposition. Toujours dans le prononcé du discours, il s'adresse ainsi au maire de Paris: Tout récapituler
La théologie catholique officielle n'a pas du tout cette conception de l'éthique ! Même si Vatican II avait commencé à ouvrir d'autres chemins, le Pape (alors Paul VI) a très vite retiré au Concile (donc au débat interne à l'Eglise, au vote entre évêques du monde entier) des dossiers sensibles dont celui de la régulation des naissances (et donc de la contraception). Ce qui a abouti à l'encyclique Humanae Vitae de 1968.
J.Baubérot : Histoire de la laïcité en France - QSJ n° 3571 - PUF 2000 et 2007 - p 27)
11:48 Publié dans Europe, Laïcité, Politique, Religion | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sarkozy, laïcité, benoît xvi, religion, catholicisme, pape, élysée




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Commentaires
Suivant la logique des ""people qui l'entourent, le fascinent aussi, suivant celle de certains patrons d'entreprise aussi, j'ai peur que Sarkozy ne fasse pas une frontière très marquée entre la personne et la fonction. Pas la même, en tous cas, que celle que faisaient ses prédécesseurs. En ce sens, la fonction navigue bien à vue, selon les desiderata de la personne. Il faut en effet demeurer vigilant.
Bien à vous
Ecrit par : solko | 16.09.2008
Vous connaissez l'effet pygmalion ? Les médias ont tellement dit et montré NS comme un nouveau Napoléon que du coup il agit comme lui : il réforme l'Etat en profondeur, il organise les cultes (cf. culte musulman), accueille le pape sur son territoire en lui signifiant qui détient le pouvoir. NS n'a pas été particulièrement déférant, il a plutôt été décontracté non ?
Ecrit par : Blog "le bon grain et l'ivraie" | 28.09.2008
Les medias ont fait deux rapprochements distincts à propos de Sarkozy : la référence au bonapartisme comme tendance politique française lourde (attirance des français pour "l'homme (censé être) providentiel) d'une part, la comparaison avec Napoléon III d'autre part. C'est plus en effet au second empire que nombre de medias ont fait référence pour établir des comparaisons à propos de Sarkozy, et très peu - selon ce que j'ai lu - avec le premier Napoléon.
En ce qui concerne l'accueil du pape, j'ai trouvé Nicolas Sarkozy particulièrement et excessivement déférent au contraire : déplacement exceptionnel à l'aéroport, inflation langagière dans l'appellation "Très Saint Père" (la presse a confirmé qu'il en a prononcé un nombre tellement important, que la version transmise par l'Elysée ensuite en a supprimé une bonne partie). Ceci dit, Nicolas Sarkozy n'ayant naturellement aucune tenue, c'est cela qui vous a fait sans doute le trouver "décontracté", ce qui n'empêche pas d'être déférent.
Ecrit par : Vincent | 01.10.2008
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